Journée habituelle à Calais en 2016 ou le retour en masse des contrôles au faciès et rafles

Depuis le démantèlement de la Jungle, nous assistons, impuissants ou presque, à une chasse aux migrants qui déborde largement du seul sujet migratoire. En effet toutes les forces de l’ordre sont mobilisées depuis pour traquer, contrôler l’identité et la situation administrative de toute personne qui pourrait être exilée et, le cas échéant la placer en rétention et l’entraîner dans une procédure d’expulsion. Dans «toute personne qui pourrait être exilée», comprenez qu’ils contrôlent toutes les personnes racisées à leurs yeux, c’est à dire dont la couleur de peau n’est pas blanche.

Le grand retour en masse des contrôles au faciès et des rafles en France, s’ils avaient été oubliés par certains, nous replonge dans une période sombre : contrôles de masse sur des critères physiques et arrestations des indésirables, enfermement, déportation. Devoir cacher quelqu’un par peur d’une arrestation et/ou d’une déportation est une chose qu’aucun d’entre nous ne voudrait avoir vécu, de par la honte et la peur provoquées chez la personne devant être de fait protégée et cachée, et le sentiment d’absurdité et de criminalité qui sont nôtres. En fait nous ne voulons pas protéger les gens, nous voulons qu’ils puissent vivre normalement sans que personne n’ait besoin de les protéger, à part l’État. Finalement, quand on déporte une personne vers son pays d’origine ou vers un autre pays où elle pourrait être persécutée (pays d’origine, Turquie, Italie, etc.) parfois sans lui avoir même laissée la possibilité de demander l’asile dans de bonnes conditions, cela pourrait être assimilé à une persécution presque constituée par l’Etat déportant. Mais passons…


Mise en situation.

Calais, Jeudi 08 Novembre 2016. Chroniques d’une journée tristement ordinaire à Calais.

Ce jour-là nous étions comme souvent partis pour faire du copwatching, informer la population locale sur les contrôles au faciès et les exilés sur leurs droits en cas d’arrestation. Nous voilà à la gare de Calais Ville vers 19 heures, lieu de passage fréquent autant pour les habitants de la région que pour les exilés.

Après quelques arrivées de trains, infructueuses pour les forces de l’ordre puisque aucune personne de couleur n’en est sortie, et donc aucun contrôle d’identité (puisque pour rappel on ne contrôle que celles qui «n’ont pas l’air française»), un équipage de CRS décide de contrôler notre petit groupe de cinq. En effet, deux d’entre nous distribuions des tracts en français sur les contrôles aux faciès, tandis que les trois autres surveillaient les forces de l’ordre, qui elles-mêmes surveillaient les personnes descendant des trains. Donc, motif du contrôle, nous distribuions des tracts, ce qui est interdit sans autorisation selon Messieurs les CRS, apparemment non au fait de la loi ou gros menteurs. Jusqu’à preuve du contraire et disposition spéciale par arrêté préfectoral, la distribution de tracts est autorisée dans l’espace public, dont font partie les gares (nous étions qui plus est à l’extérieur de la gare). Finalement le motif du contrôle c’est simplement qu’ils s’embêtaient un peu à surveiller des passagers non contrôlables puisque blancs , et qu’on devait passablement les ennuyer à distribuer des tracts à quelques mètres d’eux sur les contrôles au faciès qu’ils pratiquent. Finalement ils ont réagi un peu comme aurait réagi la Gestapo si vous leur aviez dit à l’époque qu’ils étaient racistes… Et ils ont plus de moyens que nous quand il s’agit de nous mettre des bâtons dans les roues ! En deux temps trois mouvements, nous voilà encerclés par sept CRS, qui nous empêchent de fumer, d’utiliser nos téléphones et nous confisquent nos pièces d’identité le temps du contrôle. Tant mieux, pendant ce temps-là ce sont sept CRS en moins sur le dos des copains un peu trop colorés aux yeux des pouvoirs publics. Une fouille des sacs pour tout le monde, une palpation de sécurité pour un d’entre nous, et quelques blagues de mauvais goût plus tard – du type «un visa à Cuba, tiens une révolutionnaire» ou encore «pour quelqu’un qui fait rien vous avez beaucoup de visas dans votre passeport, vous faites partie des nouveaux bourgeois-bohème ?» – nous voilà libres. Nous n’avons pas eu notre copie de PV à la fin du contrôle. PV qui a pourtant été le motif de quelques questions d’ordre privé, du genre «c’est quoi votre travail», avec obligation de réponse si on avait envie de revoir notre pièce d’identité, bien qu’il nous ait semblé ne pas être à ce moment-là ni en garde à vue, ni en audition, ni dans l’obligation légale de répondre à ses foutues questions qui pourraient très bien servir à nous harceler par la suite (à l’inverse, imaginez ce que quelqu’un pourrait potentiellement faire s’il avait accès hors cadre légal aux adresses perso des CRS…). D’autant que le ton et la politesse des questions dudit CRS auraient fait peur à la Dame de Fer en personne. Ce petit contre-temps aura quand même duré une bonne heure, entre notre extrême dangerosité, nos fiches à la DGSI et autres longueurs sur les ondes de la place Beauvau, ils avaient de quoi faire pour une fois. Disons que ça leur demandait plus de réflexion que simplement “bronzé + pas de papiers = centre de rétention” ou “manifestant = allez les gars, on frappe fort”.

Quelques camarades nous avaient rejoints à la fin du contrôle. Comme pour donner un exemple qui vérifierait les soi-disant mensonges et diffamations écrits sur nos tracts à propos de contrôles au faciès des forces de l’ordre (selon les dire d’un des CRS au début du contrôle d’identité), voilà qu’on nous prévient qu’à 50 mètres, à l’entrée du parc Saint Pierre, quatre personnes à la peau un peu trop bronzée sont en train de se faire contrôler par des CRS. Ils ont rien compris, encore des mecs qui reviennent de quelques années de vacances sur la route pour l’Europe, et on les arrête. C’est pas comme ça que le tourisme va repartir à Calais…

Bref, on arrive alors que l’équipage d’un van de CRS est en train de contrôler quatre personnes qui parlent français, on apprendra par la suite qu’ils sont d’origine égyptienne. On commence à filmer et très vite l’un des CRS, le chef jouant le bon flic nous explique qu’ils ne sont pas dans l’illégalité et qu’ils agissent sur réquisition du procureur, et qu’il aimerait bien qu’on les laisse faire leur boulot calmement et sans poser de problèmes. Nous on aimerait qu’il nous montre la réquisition du procureur mais le petit chef veut pas, pas le droit de la voir, allez voir ailleurs.

Pendant qu’on discute – ou qu’il essaye de nous distraire selon le point de vue – on aperçoit celui à l’intérieur du van faire des appels au talkie. On a pas de talkie nous, mais on réfléchit et on sait bien ce que ça veut dire. Les renforts sont jamais très loin dans le coin. Tandis qu’ils essayent de nous dissuader de filmer le contrôle, en faisant obstacle aux caméras et en nous éloignant le plus possible de leur périmètre de contrôle (espace vital du CRS), on continue à filmer parce que, quand même ce ne sont pas les CRS qui font la loi en France, et on a bien le droit de les filmer. Comprenant qu’on arrêtera pas de filmer, ils passent au plan B. Assez classique, l’un des CRS se met à nous filmer, l’air de dire “vous voyez, moi aussi je sais le faire !”, presque moqueur. Évidemment il le fait avec son téléphone personnel, sinon c’est pas drôle. Sauf que nous on a théoriquement notre droit à l’image pour nous, puisqu’on est pas des agents dépositaires de l’autorité publique dans l’exercice de nos fonctions… Il le sait probablement très bien, et il doit aussi savoir qu’en tant que CRS et dans l’exercice de ses fonctions, il a peu voire aucun risque d’être inquiété puisque protégé par son plus grand supérieur hiérarchique, le gouvernement. D’ailleurs deux de ses collègues l’imitent, à croire que la connerie c’est contagieux ou que c’est inclus en option à la naissance chez certains.

Ça y est, les renforts arrivent ! Un van qui se met juste devant le premier, afin de cacher le contrôle et de limiter l’accès à celui-ci, dont les hommes sortent rapidement et se rapprochent de nous (la vilaine pression…) et un autre qui se met à quelques mètres, nous observant. Au cas où on aurait pas compris, les hommes de loi sont là, attention à nous. Cette fois on est un peu trop nombreux pour un contrôle d’identité, ils veillent juste au moindre faux-pas. D’ailleurs un copain commence à leur faire la morale, histoire d’échanger les rôles, sur le racisme d’état, leur foutu boulot de merde qui consiste à emmerder toute personne qui n’a pas assez l’air française. C’est pas le moment de déraper, sinon quinze CRS te tombent dessus pour outrage, reste calme, même si c’est pas facile d’accepter toute cette merde et de fermer sa gueule.

Comme si ça suffisait pas, voilà qu’un encagoulé apparemment engagé par le ministère de l’intérieur – même si c’est difficile à prouver puisqu’il cache son matricule avec son écusson CRS – confisque le téléphone d’une des personnes contrôlées. La PAF arrive, fourgon blanc banalisé, là ça sent pas bon du tout pour les copains égyptiens contrôlés, et ils l’ont très bien compris. Ça sent même la rafle à plein nez. L’un deux commence à protester. Paraîtrait qu’il sort déjà de centre de rétention. Par ici ça compte pas, tant qu’ils font leurs quotas de placements en CRA, peu importe le motif et si t’en sors tout juste (voir la Crazette n°15 de la Cimade pour plus d’histoires croustillantes sur les placements abusifs). Ils les embarquent, sans explication ni ménagement, traînant et secouant celui qui tente de protester. Salut les copains, bonne chance et désolé pour vous de ne pas avoir les bons papiers sur vous au bon moment…

On passera plus vite sur les suivants : dans les minutes qui suivent, la même équipe du monsieur avec sa cagoule qui cache son matricule contrôle un Monsieur noir à 10 mètres du précédent contrôle, plus proche de la gare. Le contrôle ne dure pas longtemps, il a des papiers en règle et parle français. Bel exemple de l’humiliation du contrôle au faciès. Encore une fois on a honte et on est désolés, mais probablement pas autant que lui.

Dans la foulée on reçoit un coup de fil, des copains français se font contrôler pas loin, près du parc Richelieu, par la fine équipe du cagoulé. La raison ? Ils filmaient un contrôle d’identité, celui de deux français pas blancs, ce qui n’est a priori pas interdit. Les deux personnes en question s’étaient déjà faites contrôler dix minutes avant.

Du coup pendant qu’ils contrôlaient les copains qui avaient filmé, les deux personnes contrôlées à l’origine s’indignaient devant les CRS des contrôles au faciès, sans qu’aucun d’entre eux ne semble choqué ni gêné de ce qu’ils font subir à longueur de journée à toutes les personnes dont la tronche ne leur revient pas parce qu’elle n’est pas 100% pur blanche. J’ai la foutue impression de me répéter. C’est toujours pareil. Police, contrôle des copains exilés, contrôle des copains français qui s’insurgent. Pas de contrôle du français blanc lambda. Jamais. Et puis quand t’entend ce même CRS cagoulé et cachant son matricule faire l’apologie d’Eric Zemmour et te dire que, vu qu’il se reconnaît dans son idéologie, il n’a absolument pas honte de faire son taf pourri et de contrôler les gens à leur gueule, ça y est là t’as vraiment envie de pleurer. Ou de l’allonger mais là tu prends des risques. Et puis le mec te sort le plus naturellement du monde que le port du matricule n’est plus obligatoire. Il ne répétera évidemment rien de tout ça quand on aura sorti nos caméras. On a la rage et le rire nerveux.

Un des copains toujours contrôlé se voit palper pour avoir utilisé son téléphone pendant le contrôle. La prochaine étape c’est quoi ? Au coin parce qu’on a parlé entre nous ? Ils font ça devant tout le monde, alors que le copain a demandé à ce que ce soit fait à l’abri des regards, comme le prévoit l’article R. 434-16 « Contrôles d’identité » du Code de déontologie de la police nationale et de la gendarmerie nationale : « chaque fois que les circonstances le permettent, la palpation de sécurité est pratiquée à l’abri du regard du public ». Et pour se payer notre tête jusqu’au bout, lorsqu’un copain demande à voir la réquisition du procureur pour ces contrôles d’identité, le chef accepte la requête sous condition de présenter une pièce d’identité, ce qu’il fait. Ce à quoi le CRS répond : «en fait le papier est dans l’autre camion !», voyez comme ils sont drôles. A se demander si CRS n’est pas le nom de la classe qu’il y a entre le CP et le CE1.

Bien sûr, étant tous français, avec des papiers en règles et n’ayant rien fait d’illégal, tout le monde repart libre. On a au moins la chance d’avoir les « bons » papiers.

Avant de partir, en montant dans son camion, la bête cagoulée nous gratifiera de quelques cris a priori porcins mais en tout cas assez difficiles à analyser. On a toujours pas saisi si c’était une blague islamophobe ou juste une manifestation de son instinct sauvage. Sans vouloir tomber dans la diffamation, peut-être un peu des deux. Dans tous les cas, j’ai vraiment eu pitié de lui à ce moment comme jamais dans ma vie. Même avec une cagoule je n’aurais pas osé. Même un cochon avec une cagoule n’aurait d’ailleurs probablement pas osé. On oubliera pas non plus, les recroisant dans leur camion un quart d’heure plus tard et ouvrant la fenêtre en nous voyant le à peine moqueur « bon appétit », le sourire aux lèvres visiblement contents et fiers d’avoir satisfait leurs besoins en plaisanteries et d’avoir finit la soirée sur une si bonne note.

Ce texte ne serait pas complet si nous n’ajoutions pas que, bien évidemment, sur toute cette fin d’après-midi et ce début de soirée des plus sympathiques, nous n’avons pu observer aucun contrôle d’identité d’une personne blanche. Et pourtant on en a passé du bon temps auprès des dépositaires de l’autorité publique ce jour-là. On est même retournés à la gare vers 22h30 23h pour surveiller les gendarmes qui surveillaient l’arrivée d’un train. Seuls des blancs en sont descendus, et l’un des gendarmes a laissé échapper un soupire d’ennui, disant qu’il se faisait vraiment « chier ». S’ils avaient envie de s’occuper ils auraient pu faire semblant de ne pas faire des contrôles qu’au faciès en contrôlant quelques voyageurs même s’ils avaient l’air de bon français. Mais non, apparemment ça ne fait pas partie de leur travail.

Le lendemain on recroisera une des deux dernières personnes dont nous avons filmé le contrôle, travaillant à la gare. Oui, on peut avoir le teint un peu foncé et être français, en règle et même travailler. Mais plus que ça on devrait aussi pouvoir être exilé et avoir le droit de circuler librement !

Mais à Calais en ce moment, si t’es pas assez blanc, faut te cacher pour échapper à la police et aux rafles. Le racisme d’Etat n’est pas prêt de s’arrêter, à tous de faire attention à ce qu’il ne dérive pas sur des pentes encore plus abruptes, n’oublions pas les Histoires.

Douce France…