Expulsion et démantèlement. Humanité et Libertés.

Nous sommes un peuple, celui du Monde. Nous sommes Humains et Libres. C’est du moins ce que dit de nous la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Nous sommes tous Égaux. Et pourtant seuls certains d’entre nous avons fui la guerre, les violences, les conflits, l’exploitation.

Jungle, Calais, Février 2016

Éviction de la zone Sud en février, ayant provoqué violences et incendies en grand nombre.

C’est pour cela que nous sommes partis de chez nous. C’est pour cela que nous sommes venus chercher Refuge ailleurs. Parce que nous n’avions pas le choix. Pour sauver nos vies ou notre intégrité, nos enfants et nos familles, et tout simplement parce que nous voulons vivre en Paix. Sans avoir à se soucier chaque jour de qui sera le prochain à mourir, à être enfermé, torturé, violé, laissé pour mort après un prélèvement d’organe destiné au marché noir. Nos villes et nos villages sont détruits, pillés, ou à tour de rôle pris et repris par différents groupes armés ou pris à parti par diverses milices, ou encore surveillés, fermés, contrôlés.

C’est pour cela que nous nous battons aux côtés les uns des autres pour être reconnus, entendus, protégés, finalement juste pris en compte dans l’équation du Monde au même titre que l’économie et le commerce le sont, à l’heure actuelle bien plus que nous, Vies et Êtres-humains exilés de force.

Nous sommes tous Humains, Libres et Égaux. Et pourtant seuls certains d’entre nous nous apprêtons à vivre une nouvelle expulsion. Un nouveau démantèlement. A Calais. Précisément là ou de nombreuses expulsions ont déjà eu lieu, toutes aussi violentes et inutiles que les autres, vu le “succès” qu’elles ont eu qui n’a été que de très courte durée. En effet, chaque expulsion s’est vue vouée à l’échec par la réinstallation très rapide de certains d’entre nous à de nouveaux endroits, plus ou moins proches du lieu précédent. Les caractéristiques communes de ces expulsions sont d’avoir été inutiles, d’avoir précarisé nos situations en nous dispersant et compliquant l’accès à l’aide associatif ou humanitaire ou solidaire et de nous avoir contraint à subir encore et toujours plus de violences, physiques des forces de l’ordre et psychologiques par le seul fait de l’expulsion de nos lieux de vie. Habitations que nous mettons beaucoup de temps à trouver, construire, améliorer et que nous perdons alors même que nous en avions fait des places un peu moins précaires et un peu plus sédentaires au fur et à mesure du temps. Ces évictions et cette précarisation favorisent aussi l’implantation des passeurs et autres mafias en augmentant la peur d’un démantèlement et donc nous rendant prêt à payer pour traverser avant un éventuel démantèlement.

Alors non, nous n’aimons pas la Jungle ni ce qui s’y passe. Non, nous ne voulons pas vivre dans un bidonville que l’État français fait tout pour rendre nauséabond et invivable. En concentrant 10 000 personnes sur la moitié du terrain qui en abritait avant très peu d’entre nous, en laissant toilettes et points d’eau aussi peu nombreux que quand nous étions 2 000, 3 000 ou même 5 000, en nous nuisant le plus possible en venant sur le camp avec des dizaines de CRS, en mettant la pression sur les shops et restaurants pour qu’ils ferment alors même que les besoins en nourriture et en places sociales sont insuffisants, en nous enfermant dans une Jungle devenue ghetto à l’aide de murs, barrières, grillages et barbelés, nous isolant et nous cachant du reste de la population calaisienne. Population qui, bien sûr, au vu des politiques mises en place, prend peur, puisque nous sommes traités comme des criminels par le gouvernement et les forces de l’ordre. Alors que nous aurions eu besoin de la solidarité de plus de Calaisiens encore que celle que nous avons eu, l’État a tout fait pour qu’elle se développe le moins possible. En gazant l’intégralité du camp, où vivent femmes et enfants, à chaque tentative d’intrusion sur la rocade alors qu’un No Man’s Land de 100 mètres de large a été mis à disposition des forces de l’ordre pour cela, dans le seul but de pouvoir nous gazer en masse. En laissant les violences policières avoir cours à Calais et partout alentours, sans qu’aucun policier ne soit inquiété de ses actes, quand bien-même il s’en soit pris à un de nos enfants de 10 ans à l’aide d’un flashball à bout portant. Alors non, nous ne voulons pas vivre dans un endroit où les mafias ont leur place, dans un endroit où la prostitution de force par les passeurs et les agressions sexuelles vont bon train. Non, nous ne voulons pas vivre dans un endroit comme celui-là, évidemment.

Mais nous ne voulons pas non plus avoir à subir une éviction, la police qui nous sort de chez nous de force, nous maltraite et nous force à monter dans des bus. Nous ne voulons pas non plus d’une violence psychologique qui consiste à nous obliger à demander l’asile en France et à rejoindre les Centres d’Accueil et d’Orientation dispersés un peu partout en France, avec la menace de nous déporter dans notre pays d’origine si nous ne nous y plions pas.

Notre ancien chez nous où, bien évidemment, nous ne serons pas en sécurité et d’où nous repartirons, quitte à refaire le voyage une deuxième fois, comme cela est déjà arrivé à bon nombre d’entre nous. Refaire le voyage une deuxième fois, subir de nouveau les passeurs, les travaux forcés et la prostitution pour payer le passage, la torture et la séquestration, le passage en mer qui voit des milliers d’entre nous mourir sous nos yeux, noyés et dont aucun gouvernement ne se souviendra. Mais nous nous souviendrons. Nous pleurerons. Puis nous repartirons, traumatisés par la mort vue de si près, du moins pour ceux qui ne sont pas morts, parce que le chemin est encore long avant de trouver un endroit où nous serons acceptés et où nous pourrons de nouveau Vivre. En sécurité. Vivre ensemble. Nous et Vous.

Nous ne voulons pas d’un démantèlement, car nous voulons avoir le choix. Nous voulons avoir le choix d’aller où bon nous semble. Nous voulons pouvoir disposer de notre vie comme nous le souhaitons, car cela fait bien trop longtemps que nous n’avons plus pu être Libres. Ceux d’entre nous qui veulent rester en France et qui y ont possiblement déjà demandé l’asile seront peut-être contents de partir d’ici. Mais nous savons bien qu’ils peuvent être déportés s’ils ont leurs empreintes dans un autre pays européen. Nous savons bien qu’ils peuvent finalement être déportés dans leur pays d’origine si leur demande d’asile est refusée. Ceux d’entre nous qui veulent aller au Royaume-Uni ne veulent pas être forcés de demander l’asile en France. Parce qu’ils parlent anglais, qu’ils ont de la famille ou des amis là-bas, ou juste parce qu’ils aiment l’Angleterre. Parce que quand-même, qui un jour a décrété qu’un endroit sur terre lui appartenait à lui seul et à ceux qu’il daignerait accepter ? Pourquoi nous qui nous exilons ne pouvons pas choisir l’endroit que nous aimons pour nous installer ? Il nous paraît évident que nous serons d’autant plus acceptés et acceptables pour l’endroit qui nous accueillera si nous l’avons choisi et que nous souhaitons de tout cœur nous y intégrer.

Dans tous les cas nous ne voulons pas d’un démantèlement, car celui-ci implique arrestations, expulsions et déportations. La police a d’ailleurs des quotas de 80 arrestations parmi nous par jour en ce moment. Croyez-vous vraiment que si nous avons fait tout ce chemin pour fuir l’horreur nous ne reviendrons pas si vous nous renvoyez ? Croyez-vous que si vous nous déportez dans un pays européen où nous avons nos empreintes mais où nous avons aussi été battus par la police, pris à partie par des groupes fascistes, ou sans aucune chance d’obtenir des papiers, nous y resterons sans broncher ? Croyez-vous que nous soyons prêt à subir à vie l’horreur, que ce soit chez nous ou quelque part sur la route ? Non. Non, non et non. Nous essaierons toujours d’aller là où nous voulons aller, pour une raison ou pour une autre. Parce que nous n’avons plus rien à perdre et que là où nous en sommes, nous sommes prêts à tout pour aller là où nous pensons pouvoir être en sécurité. Parce que nous sommes prêts à tout pour pouvoir être Libres de nouveau.

Et même si certains d’entre nous finirons par demander l’asile en France car contraints et forcés au risque d’être déportés si nous refusons, nous savons tous aussi bien que vous que les suivants qui viendront avec pour but de rejoindre le Royaume-Uni se réinstalleront, ici ou pas loin, ensemble ou dispersés. Et vous savez bien qu’il est plus compliqué de venir en aide à des petits groupes de personnes qu’à un regroupement dans un endroit prévu à cet effet. Qu’il est aussi plus difficile de s’auto-organiser et de s’entraider quand on est peu nombreux. Vous le savez et c’est pour cela que vous souhaitez le faire, en espérant que la difficulté d’être aidés dissuadera nos successeurs de revenir ici. Mais votre erreur est là depuis 20 ans. Non, cela ne les dissuadera pas, cela ne nous dissuadera pas. Et d’autant moins que les raisons qui nous ont fait partir de chez nous ne sont pas prêtes de se tarir et que nous ne sommes pas sur le point d’arrêter de venir du jour au lendemain. Nous prendrons juste de plus en plus de risques pour venir. Toujours plus de risques, toujours plus de morts. Ce qui ne constitue toujours pas une invasion au regard des pourcentages d’exilés sur vos territoires comparé à d’autres pays, comme le Liban, la Jordanie, la Turquie etc. Alors ne prenez pas peur et accueillez nous là où nous le voulons. La Suède a d’ailleurs récemment prouvé que l’accueil des exilés était un facteur économique positif , profitez-en puisque c’est cela qui vous fait le plus peur. Même si l’accueil et notre liberté de circulation ne devraient pas être subordonnés à des problèmes économiques, étant donné la liberté de circulation quasi complète qui existe pour le commerce et ceux qui ont le “bon” passeport.

Nous savons qu’à propos de ce démantèlement vous avez dit qu’il serait à vocation humanitaire, non violent et personnalisé. Mais nous n’y croyons pas. Nous sommes plus de 10 000 avec chacun une situation différente, des envies différentes et des réactions différentes à ce qu’on nous fait subir. Nous savons que l’évacuation de 10 000 personnes d’un lieu, et surtout celui-ci, ne pourra se passer sans violence, physique ou psychologique, de la part des forces de l’ordre. Nous savons que ce qui est proposé, monter dans des bus en direction de CAO éparpillés partout en France, sans certitude ni promesse écrite de votre part concernant le non renvoi vers d’autres pays européens des personnes dublinées, ne nous conviendra pas à tous. Nous savons que certains d’entre nous partiront avant, sans savoir ou aller, car ne voudront dans tous les cas pas demander l’asile en France.

Ce que nous voulons, c’est pouvoir être tous accueillis et protégés, là où nous le voulons, en France ou au Royaume-Uni pour ce qui concerne ceux d’entre nous bloqués à Calais. Nous voulons avoir un endroit où vivre en sécurité, où vivre tout simplement. Nous voulons que l’Europe nous accueille car elle le doit sur le plan Humain et le peut sur le plan économique. Nous voulons participer à votre vie sociale et économique. Nous voulons travailler. Nous voulons que ceux qui ne nous aime pas puissent nous rencontrer et avoir la possibilité de se rendre compte que nous ne sommes ni des terroristes, ni des criminels, ni des voleurs, ni des pauvres misérables.

Nous sommes tous Humains, nous sommes tous Libres, nous sommes tous Égaux et nous le dirons aussi longtemps que nécessaire, jusqu’à ce que nous puissions disposer de notre Liberté de circulation à travers les frontières, et jusqu’à ce que vous nous donniez la possibilité de Vivre. De Vivre vraiment, dignement, sans nous considérer comme du bétail qu’on bouge au gré des saisons et des envies, avant de l’envoyer à l’abattoir. Ce qu’on a désespérément l’impression d’être à vos yeux.